la ligne qui divise l’équateur

19/01/2010 § 1 comentário

écrit par tadeu breda
traduit par marion huteau tristão

Je ne su pas où mettre les yeux lorsque Melânia termina de répondre à ma dernière question. Et croyez bien qu´il n´y en eut pas tant que ça. Melânia n´a pas l´air de quelqu´un qui adore discuter avec les étrangers, mais elle n´eut pas l´air dérangée quand nous interrompîmes son travail en lui demandant quinze petites minutes de prose. La machette encore en main, un morceau de fer oxydé avec lequel elle élaguait les pieds de cacao qui poussaient à côté, nous nous assîmes à l´ombre en bas de la maison, entre les épis de maïs, les poussins chantonnants les tronçons de bois et les seaux d´eau.

Une odeur de terre dominait. Battue ou cultivée, tout ce qui nous entourait, était de terre. Les rares bourrasques de vent de ce samedi pourtant ensoleillé, étaient toujours accompagnées d´une fragrance chimique et écoeurante. C´était de ça dont je voulais parler.

La quarantaine, Melânia Chama est agricultrice. Ce n´est pas la seule personne que j´ai connue en Équateur qui n´ait su me donner son âge avec exactitude. Qui habite à la campagne et en tire son pain peut très bien vivre en fonction du jour et de la nuit, du soleil et de la pluie, de l´été et de l´hiver. Les horloges et les calendriers ne sont pas très utiles pour celui qui connait par cœur le cycle de la terre. C´est le cas de Melânia et probablement celui de ses trois filles, qui auraient pu être huit si la mère n´était pas passée par cinq avortements spontanés.

Personne ne sait expliquer pourquoi cette paysanne a perdu autant de bébés en si peu de temps. Un médecin lui avait bien dit que sa structure corporelle n´était pas idéale pour affronter une grossesse, mais la santé de ses trois filles, qui travaillent laborieusement avec elle dans les champs, prouve le contraire. Pour Melânia, il y a d´autres motifs à ses grossesses interrompues.

« Je vis ici depuis plus de 20 ans » raconte-t-elle. Ici, c´est Shushufindi, au nord de l´Équateur, une ville au coeur de la forêt amazonienne, à un peu plus d´une heure de la frontière avec la Colombie. Melânia habite une petite maison en bois surélevée par quatre poutres pour éviter que les animaux ne rentrent. Avec son mari et ses filles, Melânia gagne son pain grâce à ce qu´elle cultive sur sa propriété. En plus du cacao, il est aujourd´hui possible, à force de beaucoup de travail, de voir pousser des pieds de manioc, des bananiers, et du maïs. Avant l´arrivée de la famille Chama, tout n´était pourtant qu´une immense piscine de pétrole.Melânia partage son histoire avec 30.000 autres agriculteurs et Indiens qui, depuis plus de quatres décennies, souffrent de la contamination de l´air, de l´eau, de la terre et des nappes phréatiques dans le nord-ouest équatorien. Shushufindi a été tant dégradée par l´activité prolifère que les habitants les plus familiers au cosmopolitanisme utilisent le terme toxic tour pour désigner le trajet emprunté par les visiteurs qui désirent connaître les conséquences sociales et environnementales de cette tragédie.

En 1964, le gouvernement de l´Équateur décida que l´heure de revendiquer sa part dans la division internationale du pétrole était arrivée. Si Dieu avait offert à presque tous les pays voisins de généreuses réserves, pourquoi les Équatoriens, si fidèles aux offices religieux, étaient-ils restés en marge? Il fut cependant nécessaire de déléguer les tâches de recherche et d´exploitation à une entreprise de confiance. L´option la plus évidente qui s’offrait aux militaires au pouvoir s’appelait Texaco Inc., la plus importante compagnie pétrolière de l´époque. L’entreprise reçut des mains des nationalistes un domaine de 1,4 million d´hectare pour trouver l´objet de convoitise officielle. Ayant toujours le feu vert des autorités, l´entreprise commença à dérober la forêt, à construire des routes et à installer les premiers puits de perforation.

Tracteurs, hélicoptères, grues. Rien de semblable n´avait été vu auparavant dans ce coin de la jungle. La population indienne, qui habitait le lieu bien avant l’apparition de Texaco et même de l´Équateur, fut ignorée au nom du bien commun. L´argent du pétrole était nécessaire et les Indiens ne comprenaient tout simplement pas ce qui se passait. La légende dit que, quelques curumins1 demandèrent à leur grand-père pourquoi pêcher dans les ruisseaux où il y avait toujours eu beaucoup de poisson devenait chaque jour plus difficile. Le vieillard, regardant les tâches colorées que le pétrole laissait dans l´eau, ne dit rien. Il ne sut pas quoi dire. Aucun des mythes transmis de génération en génération par ses ancêtres n´expliquait cela. Les arcs-en-ciel, jusqu´alors, n´existaient que dans le ciel.

Dans les années 60, peu d´Indiens parlaient l´espagnol en Amazonie équatorienne et, dans quelques tribus, le contact avec l´homme blanc venait seulement d´être établi. On ne pourrait répondre aux questions que beaucoup plus tard. « À mesure que la compagnie avançait dans la forêt et répandait les résidus de la prospection prolifère dans l´environnement, les Indiens furent délogés. Ils durent abandonner leurs terres car, évidemment, ils ne pouvaient plus y vivre », explique l´avocat Pablo Fajardo, 37 ans, qui travaille pour la défense des populations affectées par l´activité de Texaco en Équateur.

Pablo est arrivé en vélo à la rencontre que nous avions fixée au siège du Commité des Droits de l´Homme de Shushufindi, un petit bureau cédé par l´église catholique où le militantisme, qui l´amènera à la faculté de Droit, commença. Il transporte son fils sur son porte-bagage, ainsi que son expérience d’homme entêté qui s’implique corps et âme dans l´une des plus grandes batailles judiciaires de l´histoire. La lutte contre les abus commis par Texaco est le premier cas de sa carrière. Il l’a pourtant commencé bien avant que les preuves arrivent aux tribunaux. Au début des années quatre-vingt-dix, quand le procès commença à la Cour de New-York, Pablo n´était pas encore avocat. Il apprit à faire face à la justice en se confrontant quotidiennement à son revers, l´injustice, qui sévit dans presque toute l´Amazonie. Et peu importe si elle est arrosée d´eau ou de pétrole : elle fleurit de la même façon et se dissémine en tout type d´infection, de cancer ou d´intoxication qui ne cessent d´être reportés à l´hôpital municipal.

C’est avec un nœud dans la gorge que l’on découvre les conditions de vie des shushufindenses2. La première chose que l´on remarque ce sont les oléoducs. On les retrouve partout, chauds, le long des routes, au dessus des rivières, au milieu des champs. Le pompage ininterrompu du pétrole se traduit à l´oreille humaine en une stridence métallique, comme si le combustible sortait de terre armé de marteaux et frappait les tuyaux, fer contre fer, en frappant sur le compas systématique de l´extraction. Quant aux puits de pétrole, il est très facile d´en apercevoir un, suçant le sang de la terre. Pas même besoin de sortir du périmètre urbain. Espaces de jeu pour les enfants, ils se répandent entre les maisons et font partie du paysage. Et en toute discrétion. La technologie a permis de réduire ces énormes structures oscillantes, intrigant mécanisme de balanciers et de leviers typiques des films texans, à de petits appareils ressemblant jusque dans la couleur à des bouches d´incendie. Chaque puits s’accompagne toujours d´une tour. À Shushufíndi, elles sont connues comme mecheros, mot venant de mecha, qui en espagnol signifie “flamme”. En regardant une de ces tours, on comprend facilement pourquoi. Le gaz qui sort de la terre avec le pétrole et que l´on n´exploite pas brule en permanence. C´est pour cela que les nuits de la ville mélangent l´obscurité mouchetée d´étoiles aux reflets orangés d´un incendie industriel perpétuel, et que l´horizon vert des jours ensoleillés est parsemé de petits foyers incandescents au milieu de ce qu´il reste de la forêt vierge.

Il a suffit que le pétrole jaillisse pour la première fois, en 1967, pour que l´État équatorien décide d´appuyer son économie sur l´extraction et la vente de combustible. C´est encore le cas aujourd´hui. Il y a deux ans, l´Équateur est devenu camarade du Venezuela, du Nigéria, de l´Angola, de l´Iran, de l´Arabie Saoudite, du Kuwait et d´autres paradis pétroliers en entrant de nouveau dans l´Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP). Approximativement 40% de la recette de la balance commerciale du pays dépend de l’or noir. Au moins en théorie. Le gouvernement a en effet besoin des bénéfices du pétrole pour investir dans des programmes sociaux qui tirent les Équatoriens de la pauvreté. Pour cela, l´affirmation de la viabilité des réserves hydrocarbonifères avait provoqué un jubilé national. Mais, en regardant Shushufíndi, la salle des machines de l´économie nationale, personne ne doute de la véritable origine du sous-développement.

Là est la grande contradiction de l´Équateur. Sa plus grande richesse financière, la ressource qui subvient aux besoins du pays, provient des entrailles de sa région la plus pauvre. Santiago Chiriap, promoteur de santé interculturelle sur le territoire indien de Yamanunka, n´a jamais compris ce mécanisme. « Il y a 28 puits pétrolifères en fonctionnement dans notre communauté. Nous devrions donc bénéficier de tout type de services, mais nous n´avons même pas d´eau potable et de système sanitaire de base », lamente-t-il.

Près de 1.400 Indiens de l´ethnie shuar vivent à Yamanunka. La croisade personnelle de Santiago contre les “morts soudaines” qui ont commencé à ravager ses voisins l´a amené à enquêter sur la qualité de l´eau que l´on boit dans les environs. Cela parce que les racines et plantes médicinales qui avaient toujours guéri avec facilité les maux de ventre de son peuple ne faisaient plus effet. Chiriap, avait donc demandé de l´aide à des uiversités et des ONG de Quito. Après trois ans d´analyses en laboratroire, il avait conclu que les Indiens ingéraient des quantités considérables de plomb, d´arsenic et d´hydrocarbonates contenus dans l´eau. Il garde avec lui un dossier contenant les résultats des tests, et les montre à qui souhaite les voir. Ceux qui doutent de la parole de Santiago, ou de son dossier de documents, peuvent facilement consulter le docteur Jorge Herrera à l´Hôpital Municipal de Shushufíndi. Plus facile de croire un homme dont le diplôme est accroché au mur et qui reçoit chaque jour des cas d´infections gastro-intestinales. « L´eau de nos rivières n´est pas propre à la consommation humaine pour cause de contamination par résidus originaires de l´activité pétrolière. »

En 28 ans d´opération en Équateur, entre 1964 et 1992, Texaco a retiré près de 1,7 milliard de barrils de pétrole du sol amazonien. En échange, l’entreprise aura eu un impact socio-environnemental “incalculable” dans ce coin perdu du pays, terme par lequel l´avocat Pablo Fajardo definit les effets colatéraux de l´extraction. Pour maximiser les profits, l´entreprise a préféré ne pas suivre les paramètres de protection environnementale en vigueur à l´époque. Par exemple, Texaco ne réinjectait pas dans le sol les liquides toxiques issus du processus de perforation, connus comme “eau de formation”, une substance blanchâtre qui sort des profondeurs de la terre en exhalant une forte odeur rappelant celle du dissolvant. « De plus, raconte Fajardo, pour chaque puits qu´elle creusait, la compagnie a construit deux, trois ou quatre piscines. Elle y jetait tout type de résidus. Texaco a creusé plus ou moins mille piscines et déversé 18 milliards de galons3 d´eau de formation directement dans les rivières. Des centaines d´écoulements n´ont jamais été bouchés. Elle arrosait aussi les routes avec du pétrole pour diminuer la poussière. Avec la pluie, le combustible terminait évidemment dans les cours d´eau. Je dis tout cela parce que je l´ai vu de mes propres yeux. »

La lutte bloquée en justice depuis 1993 a commencé aux États-Unis pour arriver dix ans plus tard en Équateur. Elle a déjà produit des centaines de kilos d´expertises, de rapports, d´études techniques, impliquant des milliers de personnes et 27 milliards de dollars d´indemnisations, et concerne exclusivement la réparation des dommages à l´environnement. Aucun particulier ne touchera un centime de la fortune que Texaco devra rembourser en cas de défaite en justice.

Cependant, l´avocat sait, et le sérieux de son regard parle de lui-même, que la majeure partie des préjudices est simplement irréparable. Pablo compte dans la catégorie “irrécupérable” les 2.000 cas de cancer au-dessus de la moyenne nationale qui ont été enregistrés ces 15 dernières années dans la zone, le plus haut taux de mortalité infantile du pays, les continuels avortements spontanés, la permanente contamination des sédiments des rivières par des métaux lourds et autres résidus toxiques, les piscines de pétrole qui gisent sous terre ou à ciel ouvert depuis 30 ans, l´extinction des espèces animales et végétales, et la disparition d´au moins deux groupes d´Indiens – tetetes et sansahuaris – qui habitaient originellement la zone.

« Comment peut-on calculer le prix d´une vie ? Comment peut-on exiger une indemnisation pour l´extinction de toute une population indienne ? On ne peut pas. Les dommages sont réellement irréparables. Malgré cela, voyons ce qui peut au moins être fait. Si nous nettoyons les résidus toxiques qui demeurent dans les piscines, dans les sédiments des rivières, des marais, si nous nettoyons la nature des éléments qui continuent de tuer les gens, c´est déjà beaucoup. Ainsi on pourra rendre un peu de la dignité qui a été volée à la population locale », explique l´avocat.

Pendant que la justice travaille, Manuel Salinas attend. Attendre, d´ailleurs, c´est ce qu´il a le mieux appris à faire pendant les 23 ans durant lesquels il a vécu au-dessus d´une piscine de pétrole. Quand il est arrivé à Shushufíndi, fuyant la sécheresse qui avait tari les plantations du sud du pays, Salinas s´étonna d´une affaire irrécusable pour tout paysan : une bonne ferme à un bon prix. C´était exactement ce qu´il cherchait. L´agriculteur, qui voulait et avait besoin de travailler, n´hésita pas une seconde. Il emprunta l´argent à son frère et remit le terrain en état. Immédiatement, il commença à construire une petite maison en bois. Il sema. Manioc, banane, maïs, café, tout poussait, avec difficulté, « la terre est faible », mais ça poussait.

Manuel a toujours su que son morceau de terre, avant d´avoir été recouvert de beaucoup de terre par Texaco, avait été une piscine de pétrole. Tout le monde le disait. Quand il était arrivé, cependant, il n´avait pas observé de vestiges du lagon noir. Ce que les yeux ne voient pas, le coeur ne le sent pas. Le corps, lui, souffrirait des effets colatéraux, mais plus tard. Sur le moment, le problème semblait résolu, et la vie continuait.

« Bien sûr que tout ce qui sort de cette terre est contaminé », dit-il, d´une douce voix, presque rauque, qui coule par-dessous ses moustaches grisonnantes septuagénaires.

Pourtant, l´agriculteur n´a jamais cessé de manger les produits qui poussaient dans sa ferme, même lorsque le pétrole commença à crever sa sépulture de terre et, comme par miracle, à rejaillir du sol. « C´est la pauvreté et la nécessité qui nous meut. On fait confiance à Dieu, pour qu´il nous aide et nous favorise. En fin de compte, je suis encore vivant. » C´est comme cela qu´il justifie, dans un mélange de soulagement et de plainte, la contamination que la faim a imposé à son organisme.

Don Salinas est presque mort de gastrite après la rupture de la tubulation souterraine du puits 38 (creusé par Texaco dans les années soixante, mais aujourd´hui opéré par l´entreprise publique Petroecuador) à quelques mètres de son terrain. À côté, l´agriculteur gardait un réservoir d´eau, qu´il utilisait pour boire, se laver et cuisiner, parce qu´il n´y a pas de système sanitaire de base dans la zone rurale de Shushufíndi. Après l´incident, Salinas n´avait plus d´eau. Les liquides toxiques du puits s´infiltrèrent dans la nappe phréatique qui fournissait son réservoir et sa famille. Sauf que Manuel ne fut informé de la fuite qu´après un certain temps. Quand les techniciens de l´entreprise vinrent informer que le conduit avait explosé juste à côté et qu´ils ne pouvaient plus rien faire, l´estomac du paysan criait déjà de douleur. Si ses amis ne l´avaient pas emmené suivre un traitement spécialisé à Quito, Salinas serait déjà mort.

Avant l’appareil digestif, c´est sa peau qui avait réagi au contact quotidien de la contamination. A mesure qu’il évoque ses maladies, Salinas remonte les manches de sa chemise et nous montre les petits grains roses qui se mélangent aux rides du soleil et de l´âge. Il ne tarde pas à défaire les boutons pour prouver qu´ils s´étendent sur la poitrine, le ventre et le dos. Après avoir visité la piscine de pétrole qui s´ouvrit dans le jardin de sa maison, une éruption cutanée surgit immédiatement sur ses mollets. La démengeaison en cadeau. Et il suffit d´une demie heure de marche, pas plus, en claquettes à travers la plantation toxique de Don Salinas, au milieu des vieux barils de Texaco et les pieds de café survivants. Le pied s´enfonce. La terre est molle, mais pas parce qu´elle est fertile. « Hé, venez ici », appelle Don Salinas. Nous nous approchons. Manuel est immobile. Il tient dans ses mains une branche d´arbre longue et fine. « Regardez », dit-il, alors qu´il enfonce, sans le moindre effrot, les deux mètres de bois directement dans le sol. Je comprends alors que Don Salinas et toute sa propriété naviguent, depuis plus de deux décennies, sur des milliers de litres d´un mélange de pétrole, de vase, d´eau de formation et autres rejets. Tous toxiques. C´est exactement ici qu´ont poussé les aliments qui remplirent son assiette pendant tant d´années.

Dans le contexte shushufindense, cependant, Manuel peut être considéré comme chanceux. Il y a un peu plus de deux ans, lorsqu´il venait d´être élu, Rafael Correa, le président de l´Équateur, rendit visite à la ferme de Salinas. Il vu de près la piscine qui était apparue dans le jardin – de si près que l´un de ses conseillers glissa presque à l´intérieur de la noirceur – et il vérifia aussi la qualité de l´eau utilisée par la famille de l´agriculteur. Avec l´aide d´un assistant, le président tira un seau du fond du réservoir, y mouilla ses mains et les approcha de son nez.

« Ça sent la gazoline », dit-il.

Ça ne mit pas très longtemps pour que le gouvernement donne à Don Salinas un nouvel endroit où habiter. Le pouvoir public cèda le terrain, mais le paysan dût réunir ses petites économies et financer la construction de sa maison. Aujourd´hui il vit loin de la piscine de pétrole et de l´intoxication quotidienne, reçoit de l´eau au robinet de la cuisine et se protège de la pluie par des murs en briques. Mais il n´est pas satisfait, principalement parce que dans son nouveau jardin, il ne peut cultiver ni maïs ni manioc, ce qui allégeait la facture en fin de mois. « La contamination s´est étendue à la ville entière, à toute la région. Nous n´avons pas vraiment d’endroit où nous échapper. S´ils me donnent une indemnisation, j´achèterai un morceau de terre ailleurs, où je pourrai planter. Si je le pouvais, je partirais de Shushufíndi, sans le moindre doute. »

Bien que méconnu au Brésil et dans le monde entier, le désastre environnemental provoqué par Texaco, avec l’aide des gouvernements successifs, en Amazonie équatorienne est comparable aux accidents ayant eu lieu en Alaska avec le pétrolier Exxon-Valdez, en 1989, et sur la côte espagnole, avec l´embarcation Prestige, en 2002. Sauf que, au lieu d´avoir fui dans la mer, le pétrole s´est répandu dans la forêt, habitat non seulement d´animaux, mais aussi de personnes. Des organisations non gouvernementales, comme la britannique Oxfam, classent la contamination pétrolifère en Équateur comme la « catastrophe environnementale du siècle. » L´entreprise étasunienne, cependant, ne désiste pas de sa défense. Et elle a adopté deux tactiques pour influencer la décision du magistrat Juanm Núñez Sanabria, le juge responsable de l´affaire. La première sentence sur la querelle millionnaire doit être prononcée en fin d´année, avec droit d´appel pour chacune des parties.

La cible préférée de Texaco, c´est Pablo, accusé à de multiples reprises de ne chercher que la célébrité et la richesse en salissant l´image de l´entreprise. Il est vrai que l´avocat a atteint un certain niveau de gloire. Grâce à son travail en faveur des communautés, il est connu et reconnu par tous à Shushufíndi, Lago Ágrio et Sacha, les trois municipalités équatoriennes les plus affectées par la contamination. Il reste tout de même relativement méconnu dans le reste du pays, et ce, malgré le prix qui lui avait été attribué par la chaîne de télévision CNN et la fondation américaine Goldman, et qui lui avait donné droit à un clip vidéo et un discours. L´image préférée des média internationaux pour décrire l´avocat est celle d´un petit David, métis et sous-développé, engagé dans une lutte inégale contre le Goliath impérialiste. Toutefois, la richesse est loin des portes de Pablo. L´avocat continue d’habiter dans une petite maison de deux chambres à Lago Ágrio. De là-bas, il prend le bus pour Quito au moins trois fois par mois. Il partage sa vie entre deux bureaux, un à la capitale et un en Amazonie, tous deux bondés d´enveloppes en papier kraft et de tomes bien plus gros que la Bible, autant de preuves soutenant sa défense. Huit heures de bus séparent les deux villes. Pablo profite du « temps libre » dont il dispose sur le trajet pour apprendre l´anglais de la même façon qu´il apprit le droit : seul. Et si pour obtenir son diplôme il a bénéficié d´une bourse d´études de l´église, il compte aujourd´hui avec l´aide d´un discman.

Une autre stratégie de Texaco consiste à inclure l´état équatorien comme accusé dans le procès judiciaire. Selon une information de la compagnie, « les principaux problèmes de santé de la région ne sont pas le résultat des opérations pétrolières, mais bien du manque d´infrastructures pour le traitement de l´eau, le système sanitaire de base et l´accès insuffisant de la population aux soins médicaux. » Pour cela, l´entreprise « repousse fermement l´idée d´endosser la responsabilité de résoudre les problèmes de la région, qui résultent de l´indisposition ou de l´incapacité du gouvernement et de l´entreprise pétrolière nationale à répondre à ses obligations. » A plusieurs reprises, des avocats de Texaco en Équateur ont mis en doute la responsabilité des écoulements et de la construction des piscines de résidus toxiques existants dans les environs. Adolfo Callejas a l´habitude de dire que le pétrole déversé dans la nature ne montre pas le logotype de l´entreprise étasunienne et, comme il est impossible de le dater, on ne peut pas savoir avec exactitude qui est responsable de la tragédie, Texaco ou, plus récemment, Petroecuador. La compagnie allègue également que – sous supervision des autorités équatoriennes – elle a exécuté un programme de récupération environnementale d´une valeur de 40 millions de dollars avant de sortir du pays. « Les travaux ont fait l´objet d´inspections et furent certifiés et approuvés par le gouvernement d´Équateur, qui libéra pleinement et cabalistiquement Texaco de toute plainte ou obligation future. »

Toutefois, un document de caractère « personnel et confidentiel », émis par les bureaux de l´entreprise aux États Unis pour une succursale équatorienne semble être la clé de l’opposition à ces allégations. Le 17 juillet 1972, R.C. Shields écrivit en Floride une lettre à N.E. Crawford à Quito, expliquant les procédures recommandées pour rapporter des incidents environnementaux :

Seuls les évènements importants doivent être communiqués. Un « évènement important » est défini comme celui qui attire l´attention des moyens de communication ou des autorités ou qui, selon votre opinion, mérite d´être rapporté. Aucun rapport ne doit être élaboré sur la base de données. Tous les communiqués précédents doivent être détruits.

Pour cela, et pour d´autres raisons, Pablo ne considère pas la possibilité de défaite devant les tribunaux. « 55 inspections judiciaires ont été effectuées et chacune d´entre elles montre qu´il y eu une contamination par hydrocarbonates, que cela a porté préjudice à la santé humaine, que les peuples indiens ont été affectés, que Texaco a pollué intentionnellement, que les dommages ont été provoqués pour des raisons économiques et aussi probablement par racisme. » Pablo a tout sur le bout de la langue. « Ce serait pervers de donner gain de cause à l´entreprise. »

Pas très loin de Shushufíndi, mais pas tout près non plus, on trouve une étendue d’un million d´hectares connue comme Parc National de Yasuní. Là, le gouvernement équatorien a récemment trouvé de nouveaux gisements de pétrole. Nouveaux et importants. On estime que 20% des réserves du pays se cachent sous la forêt encore vierge. Ce sont plus de 850 millions de barils qui pourraient permettre au secteur pétrolier équatorien de survivre, secteur en voie d´extinction dû au tarissement des vieux puits en opération depuis les années soixante-dix. Pour exploiter le Yasuní, il sera cependant nécessaire d´abattre une partie de la forêt. Cela signifierait attenter à un des patrimoines mondiaux de la biosphère, titre que l´Unesco concéda à ce lieu parce qu´y ont survécu au moins 165 espèces de mammifères, 110 d´amphibiens, 72 de reptiles, 630 d´oiseaux, 1130 d´arbres et deux groupes indiens en isolement volontaire, les tagaeris et les taromenanis, qui ont décidé de s´interner dans la jungle pour éviter le contact avec le monde occidental.

Pour préserver ce territoire intact du pays, et certainement en ayant le mauvais exemple de Texaco en tête, le président Rafael Correa a décidé d´innover. Il s´est engagé à ne pas creuser un seul puits dans le Yasuní s´il recevait, de la part de la communauté internationale, une compensation financière d´au moins 300 millions de dollars annuels pendant une période de dix ans. La somme varie selon le cours du baril de pétrole, mais elle correspond à la moitié de la facturation qui serait réalisée par le pays s´il décidait d´extraire le pétrole de la forêt. C´est le prix de la renonciation. « Ce sera un sacrifice partagé entre l´Équateur et le monde », dit Correa. Mais cela n´a rien à voir avec de la philanthropie.

Toutes les émissions de CO2 qui seraient évitées en laissant le combustible sous terre pourraient être négociées sur le marché du carbone établi par le Protocole de Kyoto ou par un mécanisme similaire devant encore être inventé. L´Équateur vendrait donc des « droits de contamination » aux gouvernements européens, qui à leur tour vendraient aux enchères ces quotas aux entreprises n´atteignant pas les objectifs de réduction des émissions établis par les accords internationaux. Ainsi, les pays développés pourraient maintenir leur rythme de production industrielle et l´Équateur recevrait l´argent qu´il recevrait s´il abattait la forêt pour l´extraction du pétrole. La jungle demeurerait entière, les animaux vivants, et les peuples indigènes loin de la civilisation blanche – l´ordre actuel des choses.

« Le capital international obtenu grâce à la vente des crédits de carbone serait utilisé principalement pour promouvoir un changement dans l´offre et la demande d´énergie du pays, de telle façon que l´économie équatorienne devienne plus durable. Nous voulons développer la génération de l´énergie hydroélectrique, géothermique, éolienne et solaire pour que d´ici à quelques années l´Équateur réduise au maximum sa dépendance au pétrole », explique Carlos Larrea, conseiller technique de l´initiative. – Un autre objectif du projet est d´investir dans le développement humain et social dans les domaines de la préservation, ce qui éviterait aux habitants de détruire la forêt pour survivre.

Un des paris des défenseurs du Yasuní est d´habiliter les communautés indigènes et riveraines à travailler dans l´écotourisme. C´est ainsi que le gouvernement prétend combattre la déforestation et autres activités prédatrices qui, peu à peu, et aussi à cause du manque de contrôle, dégradent les réserves naturelles du pays. C´est exactement cette idée qui suscite la méfiance d´une des plus importantes écologistes de l´Équateur. Esperanza Martínez, de l´ONG Acción Ecológica, ne manque pas d´éloges sur la décision du gouvernement de maintenir la forêt, mais elle ne croit pas que l´initiative représente une rupture avec le modèle de développement adopté par le pays et qui, au fil des années, est le responsable de la silencieuse dégradation environnementale.

« Comme nous n´avons pas encore de modèle alternatif à suivre, ce que nous pouvons faire, c´est freiner l´avancement du développement actuel jusqu´à ce qu´apparaisse une alternative. Dans ce sens, la préservation du Yasuní est une conquête impressionnante. Le parc doit être conservé, mais cela ne signifie pas nécessairement un changement de modèle économique pour le pays. Un Équateur post-pétrolier n´est pas un Équateur d´exploration minière ou de barrages. Pour tout cela, on peut affirmer, sans exagérer, que l´Équateur passe actuellement par un des moments les plus importants de son histoire. »

Il y a un (plus tout à fait) nouveau président, une nouvelle constitution et un chemin assez incertain vers l´avant. Rafael Correa est une personne assez jeune. Il a 46 ans et n´a jamais vraiment été lié à la politique. Avant d´intégrer le Movimento Pátria Altiva e Soberana, parti dont il est aujourd´hui le leader, il n´était qu´un tranquille professeur d´économie dans la plus grande et la plus chère université privée de Quito. Né dans une famille de classe moyenne, il a suivi une éducation religieuse, a fait sa maîtrise en Belgique et son doctorat aux États-Unis. Il ne montre pas l´ombre de lutte sociale du Bolivien Evo Morales ou du Brésilien Luiz Inácio Lula da Silva. Il n´a jamais été poursuivi par aucune dictature ou été leader d´un syndicat. De telle manière que plus d´une fois Hugo Chavez a utilisé le terme Chicago boy pour faire référence à sa trajectoire personnelle. Malgré cela, quand il a été élu pour la première fois en 2006, Rafael Correa affichait un sourire sur son visage et un projet dans les mains : rompre avec les traditions politiques équatoriennes.

« C´est un individu différent de tous les présidents précédents. Il a surgit de secteurs non traditionnels de la politique, mais avec une vision progressiste jamais vue au gouvernement. Correa vient d´ailleurs. Il n´a jamais rien eu à voir avec la politique. C´est comme s´il était entré par la fenêtre », explique le journaliste Kintto Lucas, auteur de Rafael Correa, un extraño en Carondelet4 (Editora Planeta).

Carondelet est le nom du palais qui abrite le gouvernement équatorien. Là, ces dernières douze années, se sont succédé sept présidents dans un triumvirat militaire. La crise institutionnelle a commencé en 1996. À l´époque, Abdalá Bucaram, un descendant libanais qui affichait fièrement une moustache à la Adolf Hitler, gouvernait le pays. Il aimait dire qu´il avait les testicules plus grosses que ceux de ces adversaires ou que le sperme de ses opposants était aqueux. Son mandat ne dura pas longtemps. Un peu plus de six mois, le temps suffisant pour commettre des bizarreries mémorables, comme déclarer héros nationaux certaines personnes qui avaient contracté le sida dans une clinique privée, ou rendre hommage à une Équatorienne résidant aux États Unis parce qu´elle avait été relaxée après avoir coupé le pénis de son mari. Comme si cela ne suffisait pas, Bucaram fut impliqué dans des dénonciations de corruption. La société, bien sûr, réagit. D´intenses protestations obligèrent le Congrès à le destituer. La principale justification des parlementaires pour en finir avec le gouvernement naissant de Bucaram fut la supposée « incapacité mentale » du président à diriger le pays.

Le symbole le plus fort de son excentricité a surement été son intention déclarée à amener Diego Armando Maradona au Barcelona de Guayaquil pour y défendre les couleurs de l´équipe pour un match seulement. L´embauche du joueur argentin n´aurait pas couté moins d´un million de dollars, payé, évidemment, avec l´argent public.

La chute d’Abdalá “El Loco” Bucaram5 jeta l´Équateur dans un va-et-vient présidentiel actionné à tour de rôle par les Forces Armées, le peuple insatisfait ou le mécontentement général. Le dernier à tomber fut Lucio Gutiérrez, qui ne supporta pas la pression d´un Palais de Carondelet assiégé par les manifestants et désista dans le courant de 2005.

Rafael Correa, a réussi, au moins pour l´instant, à mettre un frein au processus. Il a aussi réussi à faire approuver une nouvelle constitution qui reconnait une série de droits inédits en Amérique Latine. L´un d´entre eux est la plurinationalité. Depuis son fondement en 1830, et avant, l´Équateur est un état qui abrite plusieurs nationalités. Par essence, ces nationalités possèdent des langues, des économies, des formes de justice, des religions, des traditions et des cultures différentes. Aujourd´hui, au moins sur le papier, le pays reconnait la validité et la richesse de chacune d´entre elles. Et elles sont nombreuses, qu´elles soient indigènes ou afro-descendantes, blanches ou métisses. Elles sont éparpillées dans la Cordillère des Andes, la forêt amazonienne, le littoral et les îles du Pacifique – les quatre mondes existants sur le territoire équatorien. Le nouveau texte constitutionnel déclare aussi l´environnement comme une entité juridique dont la survie – c´est à dire la conservation – jouie de garanties légales. « La Nature ou Pacha Mama, où se reproduit et se réalise la vie, a le droit d´être respectée intégralement dans l´existence, préservation et régénération de ses cycles de vie, structures, fonctions et processus évolutifs », dit l´article 71. Mais il est évident qu´aucun arbre, jaguatirica6 ou jacaré7 ne fera de manifestation en cas de non-respect de ses droits par le gouvernement.

Pour cela, la Constitution laisse aux hommes la responsabilité de surveiller les écosystèmes et d´exiger du gouvernement qu´il applique la loi. Les droits de la nature sont, en bonne partie, la reconnaissance que, ni le système capitaliste actuel, ni la supposée bonne volonté de l´être humain n´ont été suffisants pour empêcher la destruction de la planète. Au contraire, on pourrait dire qu´ils ont été responsables de la dévastation croissante. Texaco et Shushufindi en sont la preuve.

Enfin, une autre nouveauté de la Constitution équatorienne est le principe de « vivre bien » ou, en quéchua, sumak kawsay. Il s´agit de voir l´homme en harmonie avec lui-même et avec la nature. Cela peut sembler difficile de comprendre, ou trop abstrait pour être appliqué à la vie réelle, mais en vérité, l´idée est assez simple. L´être humain ne réussit à vivre en communion avec la nature que lorsqu´il peut tranquillement boire l´eau d´une rivière (parce qu´il sait qu´elle n´est pas polluée), qu´il ne contracte pas de maladie respiratoire parce qu’il est obligé d´inhaler l´air contaminé, qu´il peut profiter des bois dont toute la biodiversité a été conservée ou qu´il consomme des aliments cultivés sans pesticides et autres produits chimiques agricoles nuisibles à la santé. Le sumak kawsay est une relecture des valeurs indigènes qui, peu à peu, ont été détruites par la civilisation occidentale. Il ne communique pas seulement la possibilité, mais principalement la nécessité de changer les habitudes et attitudes relatives à la nature. Parce que c’est de là que nous venons et que nos vies en dépendent.

La présence des concepts fondamentaux de la pensé aborigène dans la nouvelle constitution équatorienne est le résultat d´une lutte sociale permanente dont l´épisode inaugural fut le recensement indigène de 1990. À cette occasion, une bonne partie du pays fut paralysé quelques jours par des marches, des manifestations, des grèves et des occupations réalisées par des Indiens de différentes nationalités de l´Équateur. En avant de la rébellion, on trouvait les communautés établies dans les Andes. Ce sont elles qui ont marché jusqu´à Quito pour exiger du gouvernement qu´il réponde aux traditionnelles demandes de réforme agraire et d´accès à la terre, mais pas seulement.

« Comme la pensé coloniale, le racisme et la discrimination contre les peuples originaires existaient encore, le recensement prétendait rendre la question indigène visible pour la société », explique Luís Macas, intellectuel et activiste quéchua qui mena la rébellion de 1990. « Nous avons mis les problèmes de l´accès aux terres et à la démocratie sous le feu des projecteurs, mais nous cherchions principalement la convocation d´une assemblée constituante qui permette de réformer l´Etat et de reconnaitre le caractère plurinational de l´Équateur. »

La base matérielle à partir de laquelle les peuples indigènes peuvent y pratiquer leurs cultures est le territoire. Ce n´est pas pour rien que le processus d´appauvrissement et la misère auxquels les habitants originaires de l´Amérique furent soumis commença avec l´arrivée des Espagnols et l´instauration de modèles agricoles seigneuriaux tournés vers l´exportation. Mita, concertaje, obraje, huasipungo, il y eut beaucoup de règles d´esclavage que les conquérants européens, d´abord, et l´élite créole, ensuite, inventèrent pour soumettre et explorer l´indigène équatorien.

Le chantier colonial débarqua en 1526 sur les terres connues plus tard comme l´Audience de Quito et, avec l´indépendance, comme Équateur. En vérité, avant d´être baptisé du nom de la ligne imaginaire qui divise le monde, l´Équateur s´appelait Département du Sud. C´était l´un des trois territoires de la Grande Colombie, un immense pays formé par ce que l´on appelle aujourd´hui Venezuela, Colombie et Équateur et dont l´union était le plus grand rêve du libérateur Simón Bolívar.

Luís Macas considère que le processus colonisateur qui débuta il y a 500 ans avec Francisco Pizarro n´a pas encore terminé. De nombreuses rébellions eurent lieu dans les domaines fermiers et les villes depuis lors, mais c´est seulement en 1990 que les indigènes se firent entendre réellement pour la première fois. Et ils profitèrent de l´opportunité pour commencer à fortement remettre en question les valeurs défendues par la civilisation occidentale, qui commençait alors à s´exprimer par des politiques néolibérales et des privatisations.

Les Indiens furent les grands acteurs politiques et sociaux équatoriens des années 90. Et, profitant de l´appel populaire qu´ils gagnèrent pendant le recensement, ils fondèrent le Pachakutik, un parti à travers lequel ils commencèrent à disputer les élections. Sa force, cependant, a toujours été plus présente dans les communautés rurales, le travail collectif, le respect de la nature et la culture des fruits et légumes qui alimentent l´Équateur, qu´au Parlement. Les valeurs indigènes, qui pénétrèrent les rues de Quito pendant les années 90, contribuèrent en bonne partie à la chute de trois présidents en moins de dix ans. Ama quilla, ama shua, ama llulla (ne pas mentir, ne pas voler, ne pas chômer) furent pour un moment les contributions politiques du mouvement indigène qui se propagèrent dans la société et qui, pour le bien et pour le mal, donnèrent place au cycle d´instabilité politique et institutionnelle qui débuta en 1996.

Le changement, toutefois, semble venir au compte-goutte. D´ailleurs, il est très compliqué de parler de changement dans un pays où chaque citoyen a dans sa manche la solution aux problèmes nationaux. Ce n´est pas que les Équatoriens soient un peuple politisé, mais ils aiment parler de politique. Rafael Correa, par exemple, bénéficie de l´appui de la majorité, mais il est encore loin de faire l´unanimité. Lors des dernières élections, en avril, il a obtenu 51% des votes. Lucio Gutiérrez, qui, il y a quatre ans, a utilisé un hélicoptère pour fuir du pays et d´une foule en délire, avait obtenu 30%. Correa a gagné au premier tour et a encore quatre ans devant lui, mais beaucoup bavent de rage quand il commence à parler de son gouvernement. À chaque fois que le président fait un discours ou défile aux côté d’Hugo Chávez, par exemple, quelqu´un, dans les quartiers les plus aisés de Quito ou de Guayaquil, perd le sommeil ou entre dans une discussion. Si le gouvernement va à l´encontre des profits abusifs d´une compagnie transnationale, alors… Les journaux et la télé sont les plus grands adversaires politiques du président. Ils verbalisent et transmettent tous les jours à 14 millions d´Équatoriens les valeurs d´une opposition qui a été défaite lors des six consultations populaires, élections et référendums compris, réalisées durant les trois dernières années. Cependant, le président possède également des opposants à gauche. A commencer par le mouvement indigène et écologiste, qui depuis longtemps lutte pour un vrai cambio8 pour l´Équateur. Et le point névralgique qui sépare le passé du futur est le respect de l´environnement. La seule façon de réellement briser les paradigmes – disent-ils – c´est de changer le modèle de développement.

« Quand nous parlons de « modèle de développement », nous faisons référence à la forme d´accumulation et de distribution du développement. Depuis 1830 et jusqu´à aujourd’hui, nous avons été un pays primaire-exportateur de banane, de café, de cacao et de crevette. Ensuite, nous avons découvert le pétrole. Nous avons essayé de viabiliser l´industrie, mais ce n´a pas été possible », témoigne René Ramirez, secrétaire national de la Planification. « Maintenant nous voulons construire d´autres moyens pour gérer de la richesse. Mais cela ne se fait pas d´un jour à l´autre. »

N´importe qui sait – parce que cela se voit – que l´Équateur n´est pas un pays développé. Non pas parce que les gens n´ont pas d´iPod dans la poche ou d´ordinateur portable dans le sac à dos, mais parce que les taux d´analphabétisme sont si hauts et que les services basiques de santé et d´éducation sont loin d´une bonne partie de la population, parce que le racisme envers les Indiens et les noirs est encore très présent, parce que la société équatorienne est extrêmement inégale et que la délinquance ne fait qu´augmenter. L´argent que l´on tire de la terre – que ce soit des fermes ou des puits de pétrole – ne profite qu´à peu. Shushufíndi, encore une fois, sert de (mauvais) exemple. C´est de là que viennent les réclamations pour un changement profond, structurel qui, s´il dépendait de Rafael Correa, ne surgirait pas avant les vingt prochaines années. Une nouvelle loi d´exploitation minière vient d´être approuvée, et à cause d´elle, des scènes désolatrices pour certaines régions qui devraient être protégées pour leur biodiversité sont à espérer.

« La richesse de ce pays est immense, elle est supérieure à 200 milliards de dollars. Nous allons laisser tout cela intact parce qu´on ne peut pas abattre un arbre ou un oiseau ? », s´est demandé le président lors d´une de ses défenses de l´exploitation minière. « Détruire la jungle peut être immoral, mais renoncer aux ressources qui peuvent tirer un pays du sous-développement, qui peuvent éliminer la misère et la pauvreté de notre patrie est encore plus immoral. »

L´insistance de Rafael Correa a provoqué d´importants découragements dans son gouvernement. Le mouvement indigène est l´un de ceux qui ont dérobé le soutien au président, un soutien qui jusqu´alors était inconditionnel. Alberto Acosta, un des économistes les plus importants du pays aussi. Avant de commencer à critiquer le correisme, il fut ministre de l´Énergie et des Mines et présida l´assemblée qui a écrit la nouvelle constitution. Les dissensions, cependant, devinrent de plus en plus insoutenables. De nouveau, la question écologique parla plus fort.

« Nous devons reconnaitre que le pétrole touche à sa fin, qu´il provoque de graves problèmes environnementaux et surtout que nous ne pouvons pas continuer à vivre simplement de ce que la nature nous donne. Pour cela, une proposition post-pétrolière doit être simultanément une proposition post-extractiviste, argumente-t-il. Il ne s´agit pas seulement d´abandonner le pétrole, mais de faire que l´exploitation contaminatrice des ressources naturelles ne soit plus la base de notre développement, ou mieux, de la croissance économique, parce que l´extractivisme n´a jamais géré de développement. »

La loi minière ouvre les portes à l´extraction de grande échelle et à ciel ouvert. Les cibles sont les gisements d´or, d´argent, de cuivre et de tout ce qui pourrait être trouvé dans le sous-sol équatorien. Qui a déjà vu des photos de la Serra Pelada9 à l´apogée de l´exploitation aurifère ou des régions minières du Chili et de la Bolivie peut imaginer les conséquences de cela pour la réserve florestale, pour les rivières et pour la population locale. Shushufíndi a servi d´alerte pour ne pas toucher au pétrole de Yasuní, mais il semble que n´ait pas été suffisant pour contenir les aspirations du gouvernement face à l’éclat des métaux précieux.

Malgré cela, Rafael Correa est convaincu que son socialisme du XXIè siècle est l´alternative. Et, quand j´eus l´opportunité de questionner son gauchisme, lors d´un entretien collectif obtenu un jour après sa réélection, le président n´a pas hésité à se défendre à l´aide d´exemple du passé.

« Si l´on soutient l´exploitation minière, on est de droite, donc Che Guevara était de droite et Fidel Castro est de droite, parce qu´un des principaux produits d´exportation de Cuba est le zinc, qui, de plus, est exploité en mines à ciel ouvert. La Chine aussi serait un pays capitaliste puisqu´elle a déjà beaucoup de mines. L´Union Soviétique avait aussi l´exploitation minière… ».

Je me rappelle alors de Melânia, de sa casquette jaune délavé presque blanche, de ses 40 et quelques années, de ses cinq avortements et de sa maison en bois, depuis la fenêtre de laquelle on peut contempler un puits de pétrole et une tour d´incinération perpétuelle de gaz. Je me rappelle qu´à côté elle cultive, avec l´aide de ses trois filles qui ont réussi à naitre, un jardin de cacao, de maïs et de manioc, et que quelques poules et quelques porcs se promène dans le potager sans se préoccuper de rien. Je me rappelle qu´un jour tout n´était qu´une piscine de pétrole, et que tout a été enterré sans aucun traitement. Et je me rappelle de la réponse qu´elle avait donnée, platement, à la dernière question de notre entretien, après avoir discuté des bonheurs et des malheurs d´habiter là.

– Y a-til autre chose que vous voudriez dire, Melânia ?

– Non… – rires. – Je n´ai rien à dire.

C´est comme si la parole avait perdu son pouvoir dans le désespoir des discours vides. (cc)

notes

1 Mot d´origine tupi, tribu brésilienne, désignant de manière générale les enfants indigènes.
2
Habitants de Shushufindi.
3
Près de 80 milliards de litres.
4 Rafael Correa, un étranger à Carondelet
5 Abdala “Le Fou” Bucaram.
6 Carnivore sauvage de la famille des félidés, aussi connu sous le nom de maracajá, vivant en Amérique, depuis le nord du Mexique jusqu´à la Bolivie et le Brésil.
7 Caïman sud-américain.
8 Changement.
9 Serra Pelada est une région de l´État du Pará (nord du Brésil) qui devint célèbre durant les années 80 à cause d´une ruée vers l´or moderne car la plus grande mine à ciel ouvert y avait été ouverte.

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